• Salif

    J'ai découvert récemment le site http://short-edition.com qui effectue quatre fois par an, un concours de textes et de BD ultra-courts. J'ai décidé de tenter ma chance, mon premier texte vient d'être refusé, je le soumets à votre appréciation.

    Salif:

    Salif est un petit garçon chanceux, en tout cas si on compare sa situation actuelle avec celle de ses copains qui n’ont pas eu, comme lui, la possibilité de quitter la Syrie, pays dévasté par une guerre civile atroce. Oh, ce n’est pas que Salif n’ait pas eu sa part de malheur. Ce petit garçon de 7 ans a connu les bombardements, a vu sa maison détruite, sa famille déchirée par le départ de 3 de ses frères pour combattre l’armée du pouvoir et s’ajoutant à tous ces malheurs, sa vie quotidienne déjà pas facile avant la guerre s’est transformée en lutte pour la survie.

    La chance de Salif a tourné quand Nathalie, une journaliste blonde, à qui le petit syrien avait sauvé la vie en la guidant dans le dédale des petites rues de sa ville alors qu’elle était poursuivie par des miliciens qui voulaient l’abattre, a proposé à sa mère de ramener Salif en France avec elle, pour le mettre à l’abri de toute cette violence. Ce n’est jamais facile pour une maman de laisser partir un petit mais quand c’est le prix à payer pour lui offrir une chance de vivre et de fuir un danger omniprésent, le cœur de mère se résout à la séparation et enferme son chagrin au plus profond de lui.

    Salif ne l’a pas su mais pour la journaliste non plus, le ramener en France n’avait pas été facile. Pas facile en effet, d’essayer de convaincre un fonctionnaire de police ou de préfecture que le danger représenté par un petit garçon de 7 ans maigre, épuisé, apeuré, triste d’avoir laissé sa famille et surtout sa mère, est très relatif, inutile d’évoquer la France des droits de l’homme, le droit d’asile, le devoir d’ingérence. Le malheur des uns pouvant parfois faire le bonheur des autres, ce qui avait sauvé la situation de Salif et lui avait permis d’entrer sur le territoire français avec son accompagnatrice, ce furent les terribles bombardements à l’arme chimique qui frappèrent sa région d’origine la veille du jour où la journaliste allait tenter pour la 3ème fois d’attendrir le fonctionnaire cerbère. Les images diffusées de dizaines de corps alignés parmi lesquels de nombreux enfants, avaient fini par bouleverser l’homme jusque-là enfoui dans l’uniforme.

    Salif s’était ainsi retrouvé en Bretagne, au bord de la mer qu’il n’avait encore jamais vue. C'est en effet à Saint Quay Portrieux, petite station balnéaire familiale des Côtes d'Armor que Nathalie possédait une petite maison entourée d'arbres à quelques centaines de mètres de la mer.

    Là, le petit garçon avait mis des semaines à s’ouvrir, à s’habituer à cette nouvelle situation puis il avait laissé son enfance le guider dans ce parcours merveilleux, la sécurité, le confort, des jouets inconnus, un vélo, un ballon. Salif n’avait pas notion d’un Paradis, mais s’il en avait eue, il s’y serait cru transporté tant ici tout paraissait destiné à rendre heureux les enfants.

    Très vite, Salif était allé à l’école. Débuts difficiles, l’enfant était gêné par la curiosité qu’il provoquait chez les autres élèves. Il était encore incapable de communiquer avec eux, sauf dans une matière où très vite Salif avait démontré des capacités uniques, le dessin. Et le petit garçon s’était mis à dessiner, son quartier, sa maison, les chèvres de son oncle. Personne ne sut jamais combien il lui était difficile de ne pas dessiner des bombardiers, des explosions, des ruines, des cadavres. Salif voulait être un enfant digne de son nouvel environnement, et il en était convaincu, ici il devait être heureux et il devait dessiner le bonheur de vivre en paix!

    Ensuite Salif avait rapidement acquis les bases lui permettant de trouver sa place parmi les autres enfants et progressivement il s’était mué en petit élève français normal.

    La seule chose que Salif ne supportait pas, c’était que Nathalie s’absente. Salif se sentait alors envahi par un sentiment d’abandon et une angoisse profonde lui serrait la poitrine. Ce manque lui révélait alors inconsciemment le contraste entre sa situation actuelle et celle qu’il connaitrait s’il était resté en Syrie. Heureusement ces séparations étaient rares puisque Nathalie, jusque-là grand reporter expédiée sur les diverses crises de la Planète avait demandé à être affectée à un poste de correspondant local.

    Bref, oui Salif est un enfant heureux qui a retrouvé un équilibre dans son nouvel environnement. Il n’a rien oublié et surtout pas sa famille et lorsqu’une liaison skype lui permet de communiquer avec sa mère, grâce aux relations amicales de Nathalie restées sur place, il est tout à fait comblé et oublie même ce sentiment de culpabilité qui l’assaille parfois.

    Un beau matin d’un dimanche de septembre façon été indien, en Bretagne on appelle ça tout simplement l'été de la St Michel, Nathalie et Salif décident de se lever tôt et d’aller marcher le long de la plage. Nathalie a alors l’idée d’aller chercher du pain et des petits gâteaux.

    Comme tout enfant, Salif est rapidement attiré par les rochers et Nathalie lui propose alors ce qui est resté un top de ses souvenirs d’enfance, descendre jusqu’au port, où se trouve la boulangerie, par les rochers à partir de la plage du Casino.

    L’entreprise est difficile, la distance, les irrégularités de formes et de tailles des pierres, dont certaines bougent, dont toutes sont rendues glissantes par l’eau à peine descendue ou par les nombreuses algues qui décorent le parcours des deux téméraires. Mais Nathalie veille et conseille le jeune garçon qui de son côté comprend rapidement que tout excès de vitesse ou tout oubli des règles de l’équilibre sont payés cash par un bain de pied ou une glissade plus ou moins douloureuse pour les genoux ou les fesses.

    Mais le parcours est aussi ludique et les éclats de rire sont fréquents. De temps en temps, il y a aussi une pause pour donner la chasse à une crevette suffisamment audacieuse pour avoir quitté son abri d’algues ou pour essayer de débusquer le petit poisson qui a traversé la mare au creux des rochers. Il y a les abords de l'Ile de la Comtesse qui fascine le petit garçon à un oint tel que Nathalie doit, pour lui faire poursuivre sa marche, lui promettre de l'emmener un autre jour explorer les ruines qui surmontent le petit îlot.

    Bref, le petit garçon qui arrive au port est trempé, fatigué, il porte sur ses mains, ses jambes nues et son visage les traces salées des multiples éclaboussures reçues comme un marin dans la tempête mais il est heureux, empli de cette quasi béatitude que seule apportent la proximité et l’intimité avec la Nature.

    C’est donc un Salif au top de la félicité intérieure, souriant, détendu qui reprend pied sur le trottoir de la civilisation et qui, main dans la main avec Nathalie se dirige vers la boulangerie du port.

    La boulangerie du port n’est pas forcément reconnue comme un lieu d’exception, ni au titre du pain ni au niveau des pâtisseries qu’elle propose, mais dans une petite station balnéaire hors saison, le choix est forcément très limité. Là, nous sommes un dimanche, ce qui fait que la file des clients qui attendent leur tour d’être servis, déborde largement sur le trottoir.

    Après de longues minutes d’attente ponctuées de fous-rires causés par les regards ébahis des clients devant l’état du petit garçon, Salif et Nathalie entrent enfin dans la petite boutique.

    Soudain des éclats de voix, Mme Blanpin a-t-elle vraiment tenté de passer devant le couple Dornier ? Mme Dornier veillait au grain et a immédiatement interpellé la vendeuse avec force pour faire respecter son bon droit. Mme Blanpin s’est emportée à son tour en prenant à témoin Mme Chapuis qui n’a jamais pardonné aux Dornier d’avoir racheté la maison sur la corniche qu’elle et son mari avaient toujours voulu acquérir. Le ton monte rapidement, la vendeuse semble pétrifiée, ses timides tentatives pour ramener le calme sont complètement ignorées par les furies qui semblent occupées à dresser un inventaire de griefs remontant à plusieurs générations et dans lequel, le pain plié hebdomadaire de Mme Blanpin n’a aucune place pas plus que le pain sans sel des Dornier ou l’éclair au chocolat dominical de Mme Chapuis, pourtant sa seule gourmandise depuis que son pauvre mari a été emporté par une mauvaise grippe deux années plus tôt.

    Nathalie se sent mal à l’aise. Elle a toujours trouvé ridicule ces querelles de ménagères frustrées et elle ne peut s’empêcher de sourire intérieurement en pensant que tout ce beau monde sort de la messe et aura probablement communié après s’être confessé hier soir. Bel exemple de comportement chrétien. Elle pousse sa pensée sarcastique jusqu’à imaginer que peut-être cela n’avait pas été un hasard si Jésus avait choisi de multiplier les pains, une telle querelle pendant qu’il prêchait aurait fait désordre….

    Mais si Nathalie, en adulte relativement blasée face à ces comportements agressifs réussit à patienter sans trop s’énerver, ce n’est pas le cas de Salif. Le jeune garçon ne parvient pas à comprendre l’objet d’une telle violence verbale et comportementale et surtout cette violence le ramène inexorablement à un passé qu’il pensait avoir réussi à enfuir au plus profond de lui.

    Salif ressent un malaise quasi physique, dans sa tête, il voit les yeux effrayés de sa mère, les premières explosions, les tremblements dans toute la maison, sa petite sœur qui crie, le vrombissement des bombardiers, le survol des hélicoptères, il n’en veut plus de cette peur, de cette violence.

    L’enfant commence à transpirer, il se ferme au monde extérieur mais ce n’est pas pour faire silence, c’est pour affronter ses démons, enfin ceux que la violence des hommes a semés dans son enfance. Des images volent devant ses yeux, un avion encore mais pacifique cette fois puisque c’est celui qui l’a amené en France, des visages souriants, la main de Nathalie, une maison, une chambre à lui, des jouets, des copains, une école, la promenade du matin, il ose ouvrir les yeux, mais c’est à ce moment-là que l’altercation prend un tour encore plus violent, l’enfant n’y arrive plus, il explose à son tour,.

    Un hurlement « TAISEZ-VOUS ! », stupéfaits, les clients se tournent vers lui, il sanglote, le visage trempé de larmes. Nathalie s’agenouille et le serre dans ses bras. Elle est furieuse, contre elle-même aussi de ne pas avoir pressenti la réaction de l’enfant.

    Elle lui parle doucement, un instant elle pense sortir de la boulangerie et rentrer directement à la maison, puis elle se ravise, après tout pourquoi le punir en le privant d’un plaisir annoncé.

    Elle se relève donc, sourit et s’adresse à l’ensemble des clients présents, d’une voix douce et claire, malgré son émotion.

    • Cet enfant a connu beaucoup de malheurs, il est loin de sa famille, de sa mère, il vient de Syrie, pays en guerre comme vous en aurez certainement entendu parler. Ici, justement, il a progressivement oublié la guerre et a retrouvé une enfance, normale pour nous, mais inespérée pour lui. Imaginez que manger à sa faim, s’endormir sans peur dans un lit confortable, se laver chaque jour, jouer, lire, étudier, pour vous c’est simplement normal, pour lui c’est le paradis. Comme est, pour lui, le paradis, une boulangerie pleine de marchandises.

    Dans son pays, les ravitaillements s’arrachent et vont seulement aux plus forts. Ici il suffit d’attendre soin tour. Dans son pays, passer derrière dans une file d’attente peut signifier rater une occasion de ramener à manger à la maison, ici non, il y a assez de pain pour tous. Dans son pays, plusieurs personnes rassemblées comme dans cette queue peuvent être une cible pour des tireurs cachés, ici non, vous risquez simplement de profiter un peu plus de ce magnifique soleil de septembre. Réfléchissez un instant à votre comportement, à votre égoïsme, à votre inconscience de votre chance. Réfléchissez un instant à sa réaction et réfléchissez un instant au message que vous passez !

    Mme Dornier a l’idée de répondre mais le regard noir de la vendeuse lui fait changer d’idée. Et personne ne dit rien non plus quand la vendeuse propose à Nathalie de la servir. Celle-ci refuse doucement, elle attendra son tour, elle demande juste que tout le monde retrouve son calme. Après quelques politesses entre Mme Blanpin, les Dornier et Mme Chapuis et avec l’aide de la patronne qui vient porter assistance à sa vendeuse, la file retrouve vite un peu d’ordre et chacun est rapidement servi.

    Nathalie n’a pas du tout l’ambition d’avoir changé en profondeur ces personnes aigries et mesquines. Elle s’est sentie investie du devoir d’exprimer en mots simples le combat terrible qui s’était déclenché dans le cœur de Salif. Celui-ci se calme peu à peu et, après avoir placé sa main dans celle de la jeune femme, parvient même à retrouver un visage détendu. Ses larmes sèchent et ajoutent sur ses joues, leurs propres traces à celles laissées par l’eau de mer.

    Nathalie le laisse un peu sans parler, puis entraine doucement l’enfant vers la plage du port, baignée de soleil et abritée du vent, un endroit parfait pour savourer un croissant ou un crouton de pain frais et se laisser emplir à nouveau du plaisir de vivre. Salif est de nouveau un petit garçon heureux !


  • Commentaires

    3
    Lundi 30 Décembre 2013 à 19:09

    Ok ; j'observe dans le quartier où nous vivons

    des cas  de violences ;

    curieusement pour le positif

    une certaine " humanité "

    Bip Bip Jo  ( un autre pseudo )

    Nicolas ; je te souhaite

    d'avoir la possibilité de transmettre

    beaucoup de messages !

    2
    Lundi 30 Décembre 2013 à 18:06

    Merci de ta visite et de ce commentaire très agréable à lire pour moi parce que ce texte est certainement un message contre notre égoïsme et notre insatisfaction dans un monde où trop de gens et beaucoup trop d'enfants sont les vraies victimes de la misère et/ou de la violence.

    1
    Lundi 30 Décembre 2013 à 12:04

    Si celà n'est pas un extraordinaire message

    je ne comprends plus !

    je ne suis peu être pas loin

    d'écrire comme celà

    je persévère ...

    M . G

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