• Georges et Chantal ont acheté récemment une maison dans la banlieue de la jolie ville de Caen. Après quelques semaines, ils ont fait progressivement connaissance de leurs voisins. Parmi ceux-ci, une vieille dame, ayant toujours habité le quartier, leur a expliqué que toute la zone avait été pratiquement rasée par les bombardements et les combats de la seconde guerre mondiale dans les semaines qui avaient suivi le débarquement.

    Dans ces confidences, la vieille dame leur a également expliqué que leur "nouvelle" maison avait été reconstruite en 1955 sur les ruines d'une ancienne maison de maître qui avait été le théâtre d'un drame le 25 juin 1944.

    En effet, des soldats canadiens s'étaient regroupés dans le sous-sol de ce qui restait de l'édifice, pour se mettre à l'abri des tirs nourris de plusieurs chars allemands. Malheureusement pour eux, à midi précis, d'après les paroles de la voisine, un obus de panzer avait complètement pulvérisé leur refuge, tuant sur place les 8 jeunes Canadiens.

    Georges qui est passionné par l'Histoire est resté longemps frappé par ce récit. Il est, c'est vrai, toujours poignant, même longtemps après, de se retrouver confronté à la violence, à la mort, au sacrifice de vies humaines soit à travers un lieu, un texte ou une photo qui vous en rend témoins involontaires. Il a compris alors que sa relation personnelle avec sa nouvelle demeure ne sera jamais plus la même.

    On est en juin, justement.

    Le 25 juin au matin, Georges descend dans la chaufferie pour y chercher quelques outils dont il a besoin pour un petit moment de bricolage. Le temps de prendre la caisse à outils, de l'ouvrir et de commencer sa recherche de la bonne clé et du bon tournevis, Georges prend conscience des rumeurs d'une conversation. La maison est isolée, sans mitoyenneté, les voix ne semblent pas venir de dehors mais..., il en reste complètement interloqué, de dessous la maison!

    Il repose l'outil qu'il a dans la main et cherche à isoler la source de ces éclats de voix. Il s'approche ainsi d'un endroit de la pièce où les tuyauteries de l'installation de géothermie qui faisait la fierté des propriétaires précédents, plongent vers les profondeurs de la Terre.

    Même s'il refuse encore de l'accepter, Georges doit bien se rendre à l'évidence, des voix sortent assez distinctement de dessous le sol de la chaufferie.

    Tremblant presque, Georges s'accroupit et s'efforce de se concentrer. Peu à peu, il commence à saisir des mots, des gens s'apostrophent en criant presque. Georges perçoit une atmosphère angoissée, la peur suinte de ces exclamations. 

    - On va tous crever, on va y rester les gars, il faut sortir d'ici et vite!

    - T'es dingue Tim, on fera pas 10 m dehors avec les boches!

    Là, le sang de Georges se glace tout à fait, "les boches"? Il réalise alors que les paroles révèlent un accent fort, bien connu des Français, l'accent canadien. Tout son cerveau cherche à expliquer l'inexplicable, d'en dessous de sa maison, sortent des voix qui parlent, avec l'accent canadien, d'un combat contre des Allemands? D'explication, il n'y en a qu'une mais elle est impossible à accepter, à concevoir même! Pourtant Georges s'allonge, colle son oreille au tuyau et cherche à saisir d'éventuelles nouvelles paroles.

    Soudain, une nouvelle coulée de sueur froide, Georges vient de se rappeler la date du jour, le 25 juin!, Il lève son bras gauche devant ses yeux, midi - 5! Pas une seconde à perdre. Même s'il a conscience d'être ridicule, Georges se positionne au plus près et hurle:

    - Sortez tous, vite! Dehors, la maison va sauter!!"

    Après quelques secondes, il se relève et fait un bond de surprise lorsque la voix de sa femme dans son dos le ramène brutalement au présent.

    - À quoi tu joues, tu es fou ou quoi? Tu m'as fait une de ces peurs!

    Georges bredouille une excuse aussi invraisemblable qu'inutile, sa femme ayant déjà quitté la pièce! Il envisage de la rejoindre pour tout lui raconter mais il y renonce bien vite. Il retourne vers le tuyau mais plus rien ne se passe!

    Georges est retourné plusieurs fois dans la chaufferie mais l'étrange phénomène ne s'est jamais reproduit. Il a fini, sinon par l'oublier, du moins par le reléguer dans un coin de sa mémoire et les mois ont passé.

    Un soir, on frappe à sa porte. Georges est d'un tempérament un peu méfiant, on est en hiver, il fait sombre, la tempête fait rage et n'incite guère à ouvrir sa porte à un inconnu. Pourtant Georges se lève de son fauteuil et commence à tourner la clé de la porte d'entrée.

    Il a devant lui, un homme d'un certain âge, grand, les épaules larges, un visage sympathique, un regard franc. Georges manque de tomber à la renverse quand, à sa question sur l'objet de sa visite, l'homme, avec un fort accent canadien, lui répond d'une voix calme mais pleine d'émotion.

    - Excusez moi de vous déranger, Monsieur, mais je n'ai pas pu résister. Je m'appelle Charpentier, vous savez, je me suis battu dans cette ville en 1944 et dans cette maison même, en tout cas ici, je veux dire (de sa main, il montrait le sous-sol), j'ai échappé à la mort mais j'ai perdu tous mes camarades.

    Georges, le fait entrer sans dire un mot. Il le guide vers le salon, lui propose un verre. L'alcool réchauffe le vieil homme qui commence à se confier.

    - Vous ne pouvez pas savoir ce que je ressens d'être ici. Bien sûr, ce n'est plus la même maison, d'ailleurs en 44, il n'y avait plus de maison, seulement la cave. Nous nous y étions réfugiés parce les Panzers nous canardaient quasiment à bout portant. On pensait être en sécurité jusqu'à ce que les renforts arrivent. Je me souviens toujours de ce bruit assourdissant des explosions, de la chaleur. On s'était entrainé pendant des années mais là, croyez-moi, c'était tout simplement l'enfer. Après une vingtaine de minutes qu'on était dans ce trou, je me souviens parfaitement que c'était juste avant midi, j'ai eu une intuition, j'ai littéralement entendu une voix qui me criait de sortir. J'ai essayé d'entrainer mes camarades, mais personne ne m'a suivi. À peine j'avais réussi à me cacher un peu plus loin, j'ai entendu l'explosion, aucun survivant! c'est terrible n'est-ce pas. Je me suis toujours demandé pourquoi moi? Pourquoi j'ai eu cette idée de sortir.

    L'homme resta un instant perdu dans ses souvenirs, son émotion, son chagrin. Puis soudain, il se leva et se dirigea vers la porte. Georges se leva pour l'accompagner.

    L'homme le salua et s'apprétait à repartir dans la nuit froide et tempétueuse quand Georges l'interpella à nouveau:

    - Tim, je suis heureux d'avoir fait votre connaissance, s'il vous plaît, revenez quand vous voudrez, considérez que cette maison est aussi un peu chez vous!

    L'homme sourit, remercia et tourna le dos pour s'enfoncer et disparaitre dans l'obscurité.

    Quelques instants plus tard, on sonna à nouveau. Georges ouvrit, le vieil homme pleurait doucement:

    - Vous m'avez appelé Tim, comment pouvez vous connaître le diminutif que mes camarades de la section m'avaient donné? C'est vous n'est-ce pas! C'est vous qui m'avez crié de sortir de la cave!, J'en suis convaincu même si cela parait impossible! Merci Georges, merci! Mais qu'est-ce que je m'en veux depuis 70 ans de ne pas avoir réussi à convaincre les autres.

    L'homme tourna définitivement le dos et disparut, comme vouté par le poids de sa tristesse et de ses remords.

    Georges rentra complètement bouleversé. Il descendit au sous sol et resta plus d'une heure dans la chaufferie à pleurer lui aussi sans vraiment savoir si c'était de peur, de joie ou de regret de ne pas avoir sauvé les 7 autres jeunes Canadiens.


    votre commentaire
  • Deuxième essai et second refus pour ce texte:

    La chaleur est accablante, le soleil lui-même semble respirer avec peine tant son rougeoiement ondule dans un ciel bleu désespérement pur. L’homme est trempé de sueur, il est sorti depuis peu de son 4x4 jaune clair, parce qu’il avait d’abord estimé que sa sécurité exigeait qu’il y restât mais peu à peu s’était instaurée en lui, la certitude que la tôle brûlante sur sa tête allait causer sa mort plus certainement que les bêtes sauvages qu’il craignait tant. Une heure plus tôt, il était encore un de ces heureux « safaristes » occidentaux qui s’achètent à prix d’or, une parcelle d’aventure et de frisson. La promenade avait commencé sous les meilleures auspices mais peu avant 15h, le 4x4 avait commencé à tousser, à fumer puis finalement après avoir expulsé un énorme nuage noir puant l’huile et qui avait mis un temps fou à se disperser, s’était purement et simplement arrêté, mort !

    Pourquoi avait-il eu cette idée folle, tellement inconsciente ou arrogante vis-à-vis d’un environnement hostile qu’il ne connaissait pas et qui présentait toutes les facettes du danger, de partir seul dans la savane ? Cette question, l'homme se la posait en se maudissant intérieurement depuis la panne fatidique.

    Bien entendu, il y avait la radio, mais « on » avait oublié d’en vérifier ou d’en recharger la batterie et après avoir pu indiquer vaguement où il se trouvait avant que le voyant vert ne s’éteigne définitivement, l’homme s’était retrouvé dans un isolement total. Il n’avait pas non plus d’arme, puisque ceci était une règle absolue de l’organisateur qu’il avait choisi pour ce séjour.

    L’homme en est certain, il lui faut absolument trouver un abri, à défaut de rejoindre son point de départ, avant que la nuit ne transforme son terrain d’aventure en terrain de chasse de prédateurs sauvages de toutes tailles. Il lui faut donc tenter seul, à pied, sans moyen de communication et sans arme de sortir vivant de cette infortune. Il prend la gourde à moitié vide qu’il avait mise à l’ombre de la voiture et sans un regard pour l’épave, s’engage sur la piste qu’il avait empruntée peu de temps auparavant plein d’enthousiasme. C’était vraiment un cauchemar.

    L’homme marche lentement, tous ses sens en alerte, s’arrêtant aux moindres bruits, aux moindres mouvements d’herbes, aux moindres frissonnements de vent. Marcher, presque paralysé par la peur, en sachant pertinemment qu’il faudrait au contraire aller vite pour avoir une chance de survivre, marcher sans faire l’erreur de croiser la piste d’un danger sur pattes, sans passer sous le vent d’un carnivore affamé, c’était à vrai dire, jouer à la roulette russe avec 5 balles sur les 6 possibilités du chargeur…. Soudain, le premier danger, dans un vacarme terrifiant, « surgit » devant lui à une centaine de mètres sous la forme d’un éléphant en furie. L’homme essaye de se remémorer les conseils à suivre en pareille circonstance, rester calme et immobile, facile à dire quand l’interlocuteur pèse plusieurs tonnes et ne semble plus en état de reprendre ses esprits avant d’avoir pulvérisé tout ce qui croise son horizon visuel. L’éléphant l’a vu, il va charger ! C’est la fin.

    L’animal secoue tête et trompe dans un balancement nerveux impressionnant, accompagné de rapides battements d’oreilles, puis il se met à charger en barrissant furieusement, comme un klaxon d’ambulance demandant qu’on dégage le passage. C’est bien ce que l’homme aurait souhaité faire, mais pour se cacher où ? Les herbes les plus hautes ne dépassent pas sa poitrine et aucun arbre ne se profile à une distance suffisamment réduite pour qu’il ait la moindre chance de l’atteindre avant d’être piétiné par le descendant du mastodonte. Au moment où il commence à renoncer, où l’espoir s’envole, un autre mouvement soudain se produit entre lui et l’éléphant lancé à pleine vitesse et un jeune rhinocéros sort de la savane, comme hébété de se retrouver en terrain nu. Hébété, il l’est encore plus quand il voit arrivé sur lui un éléphant furieux en plein charge et qui décide de changer de cible. Le jeune animal tente de fuir, ce qui a pour résultat d’entrainer l’éléphant loin d’un homme tremblant mais soulagé d'être toujours en vie.

    Après quelques minutes, ayant retrouvé une certaine sérénité, l’homme reprend sa marche. D’avoir échappé à ce danger terrible lui donne même la force et l’assurance nécessaire pour accélérer son pas et relâcher son attention, c’était d’ailleurs le meilleur moyen de s’éloigner au plus vite d’un éventuel retour du pachyderme. Il marche ainsi depuis près d’une demi-heure quand tout à coup un rugissement terrible lui étreint la poitrine. Pas de doute possible, le roi des animaux est dans les parages. L’homme s’arrête, figé par la peur mais surtout incapable de comprendre d’où est venu le rugissement. Instinctivement, il s’accroupit, puis peu à peu, il les repère, 5 lionnes, 3 presque allongées à une vingtaine de mètres sur sa gauche et deux un peu plus loin qui progressent lentement en rabattant vers le piège mortel un petit groupe de zèbres isolé du gros du troupeau. Le rugissement du lion avait signifié, l’ouverture de la chasse et lui se trouvait au milieu du terrain de jeu, pouvant à tout moment passer du statut de spectateur à celui moins enviable de proie !

    Lorsque un grand zèbre mâle adulte réalise ce qui se prépare, il se lance dans un galop frénétique et désespéré qui le fait passer à quelques mètres de l’homme tapi dans les hautes herbes. Les lionnes, elles, se sont concentrées sur les plus jeunes et sont déjà en train de faire tomber à terre celui qui va constituer leur repas du soir. Loin d’être soulagé, l’homme connait le scénario de ce qui va suivre, le lion qui rôde à proximité, va venir chercher sa part, excité par la faim et l’odeur du sang et de la mort et tout autour de la scène de crime, vont venir s’inviter, à bonne distance, les prédateurs charognards de seconde zone, incapables de tuer un gros animal, mais encore terriblement dangereux pour un homme seul et désarmé.

    Les parages vont devenir un peu trop fréquentés et surtout mal fréquentés. Il lui faut déguerpir au plus vite mais sans se faire repérer. Il rampe, lentement, suant de tout son corps. Il rampe, insensible aux griffures et aux pierres qui blessent ses jambes, son ventre, son torse. Il rampe, chaque mètre gagné signifiant une chance supplémentaire de survie. Finalement, il décide de se redresser. Le jour diminue peu à peu, et il sait que la nuit ne signifie rien d’autre que le pire. Certain de s’être suffisamment éloigné, il se dresse complètement et se met à courir sans plus de précautions. Heureusement pour lui, l’homme ne se rend pas compte du nombre d’yeux et d’oreilles qui suivent son déplacement, certains craintifs et attentifs, d’autres tentés.

    L’homme recommence à croire qu’il va réussir. Il retrouve des repères sur la piste qui lui donnent des indications de la distance qu’il lui reste à parcourir. Il se sent envahi par une sensation d’euphorie. C’est à ce moment qu’il entend un bruit qui le replonge immédiatement dans une angoisse profonde. Le son ne laisse aucun doute, ce sont bien des glapissements de hyènes et ils sont très proches. Si la hyène est un animal de taille moyenne, la puissance de ses mâchoires et surtout le fait qu’elle se déplace en hordes, ne laissent aucun espoir. Si c’est après lui qu’elles en ont, il est déjà mort ! Il tente le tout pour le tout en reprenant sa course. Il s’efforce de se concentrer sur la gestion de son effort mais c’est bien l’impression d’être poursuivi qui domine son esprit.

    Soudain, le silence revient. Est-ce le signe d’un assaut prochain ou d’une vraie accalmie, il ne va évidemment pas s’arrêter pour le vérifier. Peu à peu, il remarque que la piste change, s’élargit, signe que la civilisation et donc son salut se rapprochent. C’est d’autant plus appréciable que la clarté diminue à présent rapidement. Enfin, il pense distinguer des lumières, il sent l’odeur d’un feu de bois. Il y est, il a réussi, il est sauvé ! Encore quelques dizaines de mètres et ces péripéties angoissantes ne seront plus que souvenirs à évoquer comme faits d’armes héroïques autour d’un apéritif partagé avec des amis.

    Tout à sa joie et à son soulagement, l’homme ne voit pas une branche basse qu’un hasard malencontreux a placée sur ses pas. Il trébuche, titube et va finir par tomber au sol. Voulant amortir sa chute, il place instinctivement ses mains devant lui et pense ainsi avoir évité un choc trop violent. Ses mains reçoivent simultanément la même sensation de piqure, celles que les deux scorpions qui s’apprêtaient à s’affronter à mort, ont infligée simultanément à ce nouvel ennemi surgi de la nuit.

    L’homme sait que le venin des scorpions n’est que rarement mortel, mais il sait aussi qu’il est fortement allergique et que pour se protéger en cas de piqure ou morsure, il transporte en permanence un flacon maintenu au frais. Et par exemple, aujourd’hui, le frais était assuré par une petite glacière électrique branchée sur l’allume cigare du 4x4, où l’homme, dans sa précipitation, l’a laissée avec son précieux contenu. Le venin fait son effet et la réaction allergique commence à se développer. L’homme a froid, il frissonne, il se sent gagné par l’engourdissement, il ne parvient plus à bouger ses jambes, il n’a même plus la force d’appeler au secours, il sombre dans l’inconscience.

    Quelques jours plus tard, on pouvait lire cette dépêche de Presse sur un site d’information néerlandais.

    Un touriste néerlandais perd la vie au cours d’un safari en Afrique. Paulus Van Kerkenveg avait 32 ans. Natif d’Eindhoven, il avait économisé pendant des mois pour s’offrir un safari basé sur un concept particulier dans la mesure où après une rapide information, les touristes doivent se déplaçer seuls dans la Nature. Tout était apparemment prévu pour assurer leur sécurité, mais, dans le cas de M. Van Kerkenveg, la fatalité a accumulé les obstacles. Le véhicule qui lui a été attribué par erreur devait aller en réparation dans la semaine, la batterie de la radio présentait un défaut de tenue de charge lorsqu’on la mettait en marche et aucune carte n’avait été laissée dans le véhicule. Ce n’est cependant pas cela qui a causé la mort mais un accident fortuit à quelques mètres du camp de départ du safari. M. Van Kerkenveg a fait un choc allergique après une double piqure de scorpions. Son corps en partie dégradé par les animaux nocturnes a été retrouvé au petit matin par les gardes du camp. M. Van Kerkenveg laisse une femme et deux enfants en bas âge.





    2 commentaires
  • J'ai découvert récemment le site http://short-edition.com qui effectue quatre fois par an, un concours de textes et de BD ultra-courts. J'ai décidé de tenter ma chance, mon premier texte vient d'être refusé, je le soumets à votre appréciation.

    Salif:

    Salif est un petit garçon chanceux, en tout cas si on compare sa situation actuelle avec celle de ses copains qui n’ont pas eu, comme lui, la possibilité de quitter la Syrie, pays dévasté par une guerre civile atroce. Oh, ce n’est pas que Salif n’ait pas eu sa part de malheur. Ce petit garçon de 7 ans a connu les bombardements, a vu sa maison détruite, sa famille déchirée par le départ de 3 de ses frères pour combattre l’armée du pouvoir et s’ajoutant à tous ces malheurs, sa vie quotidienne déjà pas facile avant la guerre s’est transformée en lutte pour la survie.

    La chance de Salif a tourné quand Nathalie, une journaliste blonde, à qui le petit syrien avait sauvé la vie en la guidant dans le dédale des petites rues de sa ville alors qu’elle était poursuivie par des miliciens qui voulaient l’abattre, a proposé à sa mère de ramener Salif en France avec elle, pour le mettre à l’abri de toute cette violence. Ce n’est jamais facile pour une maman de laisser partir un petit mais quand c’est le prix à payer pour lui offrir une chance de vivre et de fuir un danger omniprésent, le cœur de mère se résout à la séparation et enferme son chagrin au plus profond de lui.

    Salif ne l’a pas su mais pour la journaliste non plus, le ramener en France n’avait pas été facile. Pas facile en effet, d’essayer de convaincre un fonctionnaire de police ou de préfecture que le danger représenté par un petit garçon de 7 ans maigre, épuisé, apeuré, triste d’avoir laissé sa famille et surtout sa mère, est très relatif, inutile d’évoquer la France des droits de l’homme, le droit d’asile, le devoir d’ingérence. Le malheur des uns pouvant parfois faire le bonheur des autres, ce qui avait sauvé la situation de Salif et lui avait permis d’entrer sur le territoire français avec son accompagnatrice, ce furent les terribles bombardements à l’arme chimique qui frappèrent sa région d’origine la veille du jour où la journaliste allait tenter pour la 3ème fois d’attendrir le fonctionnaire cerbère. Les images diffusées de dizaines de corps alignés parmi lesquels de nombreux enfants, avaient fini par bouleverser l’homme jusque-là enfoui dans l’uniforme.

    Salif s’était ainsi retrouvé en Bretagne, au bord de la mer qu’il n’avait encore jamais vue. C'est en effet à Saint Quay Portrieux, petite station balnéaire familiale des Côtes d'Armor que Nathalie possédait une petite maison entourée d'arbres à quelques centaines de mètres de la mer.

    Là, le petit garçon avait mis des semaines à s’ouvrir, à s’habituer à cette nouvelle situation puis il avait laissé son enfance le guider dans ce parcours merveilleux, la sécurité, le confort, des jouets inconnus, un vélo, un ballon. Salif n’avait pas notion d’un Paradis, mais s’il en avait eue, il s’y serait cru transporté tant ici tout paraissait destiné à rendre heureux les enfants.

    Très vite, Salif était allé à l’école. Débuts difficiles, l’enfant était gêné par la curiosité qu’il provoquait chez les autres élèves. Il était encore incapable de communiquer avec eux, sauf dans une matière où très vite Salif avait démontré des capacités uniques, le dessin. Et le petit garçon s’était mis à dessiner, son quartier, sa maison, les chèvres de son oncle. Personne ne sut jamais combien il lui était difficile de ne pas dessiner des bombardiers, des explosions, des ruines, des cadavres. Salif voulait être un enfant digne de son nouvel environnement, et il en était convaincu, ici il devait être heureux et il devait dessiner le bonheur de vivre en paix!

    Ensuite Salif avait rapidement acquis les bases lui permettant de trouver sa place parmi les autres enfants et progressivement il s’était mué en petit élève français normal.

    La seule chose que Salif ne supportait pas, c’était que Nathalie s’absente. Salif se sentait alors envahi par un sentiment d’abandon et une angoisse profonde lui serrait la poitrine. Ce manque lui révélait alors inconsciemment le contraste entre sa situation actuelle et celle qu’il connaitrait s’il était resté en Syrie. Heureusement ces séparations étaient rares puisque Nathalie, jusque-là grand reporter expédiée sur les diverses crises de la Planète avait demandé à être affectée à un poste de correspondant local.

    Bref, oui Salif est un enfant heureux qui a retrouvé un équilibre dans son nouvel environnement. Il n’a rien oublié et surtout pas sa famille et lorsqu’une liaison skype lui permet de communiquer avec sa mère, grâce aux relations amicales de Nathalie restées sur place, il est tout à fait comblé et oublie même ce sentiment de culpabilité qui l’assaille parfois.

    Un beau matin d’un dimanche de septembre façon été indien, en Bretagne on appelle ça tout simplement l'été de la St Michel, Nathalie et Salif décident de se lever tôt et d’aller marcher le long de la plage. Nathalie a alors l’idée d’aller chercher du pain et des petits gâteaux.

    Comme tout enfant, Salif est rapidement attiré par les rochers et Nathalie lui propose alors ce qui est resté un top de ses souvenirs d’enfance, descendre jusqu’au port, où se trouve la boulangerie, par les rochers à partir de la plage du Casino.

    L’entreprise est difficile, la distance, les irrégularités de formes et de tailles des pierres, dont certaines bougent, dont toutes sont rendues glissantes par l’eau à peine descendue ou par les nombreuses algues qui décorent le parcours des deux téméraires. Mais Nathalie veille et conseille le jeune garçon qui de son côté comprend rapidement que tout excès de vitesse ou tout oubli des règles de l’équilibre sont payés cash par un bain de pied ou une glissade plus ou moins douloureuse pour les genoux ou les fesses.

    Mais le parcours est aussi ludique et les éclats de rire sont fréquents. De temps en temps, il y a aussi une pause pour donner la chasse à une crevette suffisamment audacieuse pour avoir quitté son abri d’algues ou pour essayer de débusquer le petit poisson qui a traversé la mare au creux des rochers. Il y a les abords de l'Ile de la Comtesse qui fascine le petit garçon à un oint tel que Nathalie doit, pour lui faire poursuivre sa marche, lui promettre de l'emmener un autre jour explorer les ruines qui surmontent le petit îlot.

    Bref, le petit garçon qui arrive au port est trempé, fatigué, il porte sur ses mains, ses jambes nues et son visage les traces salées des multiples éclaboussures reçues comme un marin dans la tempête mais il est heureux, empli de cette quasi béatitude que seule apportent la proximité et l’intimité avec la Nature.

    C’est donc un Salif au top de la félicité intérieure, souriant, détendu qui reprend pied sur le trottoir de la civilisation et qui, main dans la main avec Nathalie se dirige vers la boulangerie du port.

    La boulangerie du port n’est pas forcément reconnue comme un lieu d’exception, ni au titre du pain ni au niveau des pâtisseries qu’elle propose, mais dans une petite station balnéaire hors saison, le choix est forcément très limité. Là, nous sommes un dimanche, ce qui fait que la file des clients qui attendent leur tour d’être servis, déborde largement sur le trottoir.

    Après de longues minutes d’attente ponctuées de fous-rires causés par les regards ébahis des clients devant l’état du petit garçon, Salif et Nathalie entrent enfin dans la petite boutique.

    Soudain des éclats de voix, Mme Blanpin a-t-elle vraiment tenté de passer devant le couple Dornier ? Mme Dornier veillait au grain et a immédiatement interpellé la vendeuse avec force pour faire respecter son bon droit. Mme Blanpin s’est emportée à son tour en prenant à témoin Mme Chapuis qui n’a jamais pardonné aux Dornier d’avoir racheté la maison sur la corniche qu’elle et son mari avaient toujours voulu acquérir. Le ton monte rapidement, la vendeuse semble pétrifiée, ses timides tentatives pour ramener le calme sont complètement ignorées par les furies qui semblent occupées à dresser un inventaire de griefs remontant à plusieurs générations et dans lequel, le pain plié hebdomadaire de Mme Blanpin n’a aucune place pas plus que le pain sans sel des Dornier ou l’éclair au chocolat dominical de Mme Chapuis, pourtant sa seule gourmandise depuis que son pauvre mari a été emporté par une mauvaise grippe deux années plus tôt.

    Nathalie se sent mal à l’aise. Elle a toujours trouvé ridicule ces querelles de ménagères frustrées et elle ne peut s’empêcher de sourire intérieurement en pensant que tout ce beau monde sort de la messe et aura probablement communié après s’être confessé hier soir. Bel exemple de comportement chrétien. Elle pousse sa pensée sarcastique jusqu’à imaginer que peut-être cela n’avait pas été un hasard si Jésus avait choisi de multiplier les pains, une telle querelle pendant qu’il prêchait aurait fait désordre….

    Mais si Nathalie, en adulte relativement blasée face à ces comportements agressifs réussit à patienter sans trop s’énerver, ce n’est pas le cas de Salif. Le jeune garçon ne parvient pas à comprendre l’objet d’une telle violence verbale et comportementale et surtout cette violence le ramène inexorablement à un passé qu’il pensait avoir réussi à enfuir au plus profond de lui.

    Salif ressent un malaise quasi physique, dans sa tête, il voit les yeux effrayés de sa mère, les premières explosions, les tremblements dans toute la maison, sa petite sœur qui crie, le vrombissement des bombardiers, le survol des hélicoptères, il n’en veut plus de cette peur, de cette violence.

    L’enfant commence à transpirer, il se ferme au monde extérieur mais ce n’est pas pour faire silence, c’est pour affronter ses démons, enfin ceux que la violence des hommes a semés dans son enfance. Des images volent devant ses yeux, un avion encore mais pacifique cette fois puisque c’est celui qui l’a amené en France, des visages souriants, la main de Nathalie, une maison, une chambre à lui, des jouets, des copains, une école, la promenade du matin, il ose ouvrir les yeux, mais c’est à ce moment-là que l’altercation prend un tour encore plus violent, l’enfant n’y arrive plus, il explose à son tour,.

    Un hurlement « TAISEZ-VOUS ! », stupéfaits, les clients se tournent vers lui, il sanglote, le visage trempé de larmes. Nathalie s’agenouille et le serre dans ses bras. Elle est furieuse, contre elle-même aussi de ne pas avoir pressenti la réaction de l’enfant.

    Elle lui parle doucement, un instant elle pense sortir de la boulangerie et rentrer directement à la maison, puis elle se ravise, après tout pourquoi le punir en le privant d’un plaisir annoncé.

    Elle se relève donc, sourit et s’adresse à l’ensemble des clients présents, d’une voix douce et claire, malgré son émotion.

    • Cet enfant a connu beaucoup de malheurs, il est loin de sa famille, de sa mère, il vient de Syrie, pays en guerre comme vous en aurez certainement entendu parler. Ici, justement, il a progressivement oublié la guerre et a retrouvé une enfance, normale pour nous, mais inespérée pour lui. Imaginez que manger à sa faim, s’endormir sans peur dans un lit confortable, se laver chaque jour, jouer, lire, étudier, pour vous c’est simplement normal, pour lui c’est le paradis. Comme est, pour lui, le paradis, une boulangerie pleine de marchandises.

    Dans son pays, les ravitaillements s’arrachent et vont seulement aux plus forts. Ici il suffit d’attendre soin tour. Dans son pays, passer derrière dans une file d’attente peut signifier rater une occasion de ramener à manger à la maison, ici non, il y a assez de pain pour tous. Dans son pays, plusieurs personnes rassemblées comme dans cette queue peuvent être une cible pour des tireurs cachés, ici non, vous risquez simplement de profiter un peu plus de ce magnifique soleil de septembre. Réfléchissez un instant à votre comportement, à votre égoïsme, à votre inconscience de votre chance. Réfléchissez un instant à sa réaction et réfléchissez un instant au message que vous passez !

    Mme Dornier a l’idée de répondre mais le regard noir de la vendeuse lui fait changer d’idée. Et personne ne dit rien non plus quand la vendeuse propose à Nathalie de la servir. Celle-ci refuse doucement, elle attendra son tour, elle demande juste que tout le monde retrouve son calme. Après quelques politesses entre Mme Blanpin, les Dornier et Mme Chapuis et avec l’aide de la patronne qui vient porter assistance à sa vendeuse, la file retrouve vite un peu d’ordre et chacun est rapidement servi.

    Nathalie n’a pas du tout l’ambition d’avoir changé en profondeur ces personnes aigries et mesquines. Elle s’est sentie investie du devoir d’exprimer en mots simples le combat terrible qui s’était déclenché dans le cœur de Salif. Celui-ci se calme peu à peu et, après avoir placé sa main dans celle de la jeune femme, parvient même à retrouver un visage détendu. Ses larmes sèchent et ajoutent sur ses joues, leurs propres traces à celles laissées par l’eau de mer.

    Nathalie le laisse un peu sans parler, puis entraine doucement l’enfant vers la plage du port, baignée de soleil et abritée du vent, un endroit parfait pour savourer un croissant ou un crouton de pain frais et se laisser emplir à nouveau du plaisir de vivre. Salif est de nouveau un petit garçon heureux !


    3 commentaires
  • 1er jeu: Lettre A, la citation que j'ai choisie est de Roger Ferdinand:

    Ce qui me gêne, ce n'est pas mon Âge, mais l'Âge des gens qui ont mon Âge.

     

    Quand on est enfant, on vit dans un monde coupé en deux, les enfants et ..... les grands.

    On admire la force, l'étendue du savoir, la liberté des plus grands et on attend patiemment "d'en être" enfin!

    Puis on grandit, on perçoit progressivement que l'âge apporte aussi son lot de contraintes et de difficultés, le travail, l'argent, voire la violence. Et là, on voit les anciens, les mûrs, ceux qui ont derrière eux une vie bien remplie, vous savez, ceux qui, les bienheureux, bénéficient tranquillement d'une retraite bien méritée. Et on compte les années, qui se rajoutent parfois au gré des réformes, pour pouvoir nous aussi atteindre finalement cette liberté "vraie".

    Et puis nous y voilà, voilà enfin atteint l'âge de la plénitude, de la sagesse. À nous les voyages, à nous les courses en semaine, à nous ... rien du tout tant l'envie de bouger s'efface vite devant ce spectacle navrant de convois sans fin, étiquetés 3ème ou 4ème âge. Ils sont partout, au ralenti, ils conduisent comme ils marchent, au pas, ils n'entendent plus, ils... sont vieux.

    Et quand vous réalisez que certains ont votre âge, que vous êtes ces "ils", quand vous croisez ce regard de compassion dans le regard des "jeunes" de 40 ans, vous comprenez que la boucle s'achève, que votre sagesse, triste antichambre, est une vaste hypocrisie, vous réalisez que tout est passé trop vite et vous aimeriez redevenir ce petit bonhomme ou cette petite bonne femme aux joues rouges, aux genoux écorchés, plein de rêves et d'envies. que vous étiez, il y a si peu de temps....

    ---------------------------------------------

    Je suis conscient que ce texte peut provoquer des réactions indignées. Merci de le prendre pour ce qu'il est une réflexion ironicosarcastique et n'oubliez pas que moi aussi....

     

     


    12 commentaires
  •  

     Ce texte est destiné au Jeu de l'alphabet de l'Annuaire pour les Nuls:    de A à Z pour les Nuls!

    Amis Blogueurs,

    Curieuse Demande En Fait:

    Gérer Habilement, Intelligemment, Joliment, Kyrielle Lettres.

    Martyriser Neurones.

    Oser Paroles Quelconques.

    Réussir  Simple Texte.

    Un Vrai Weekend Xerophile

    Yep! Zapez!

     


    7 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique